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15/06/2009

 

Fragments de parcours lointains.

ÍØÇã ÇáãÓÇÝÇÊ ÇáÈÚíÏÉ

ÞÕÉ ÞÕíÑÉ ãÊÑÌãÉ Åáì ÇááÛÉ ÇáÝÑäÓíÉ

 

(1)

      Un vent brûlant soufflait. Des corps fragiles sortaient de la mosquée et se rendaient à leur travail ou bien rentraient à la maison, fuyant la vigueur du vent et la canicule de la mi-journée. Parmi eux se glissa  la silhouette d'un sexagénaire aveugle, le dos plié en deux, s'appuyant pour marcher sur une cane usée par le temps. Il en frappait le sol et lorsqu'elle émettait un son aigu, il déviait du chemin puis le reprenait, ce même chemin qu'il avait toujours suivi depuis son enfance, fidèle au conseil de son père. Celui-ci, jusqu'à son dernier jour l'avait emmené avec lui pour la prière. Il ne l'en dispensait que si une maladie le clouait au lit ou lorsqu'il prenait la mer pour la pêche aux perles.

 

       Il esquissa un sourire en se souvenant de ce que disaient de lui les marins. Son père ne manquait jamais de prendre la mer aux différentes saisons pour en rapporter les précieuses perles. Un jour il fut même désigné comme capitaine (noukhadha) et même alors, il ne put résister à l'envie de plonger. Il restait de longs moments sous l'eau à détacher les huîtres et les entasser dans la nasse (diyin) tandis-que  les hommes restés à bord, emplis de crainte, ne retrouvaient leur tranquillité d'esprit qu'au moment où il réapparaîtrait. La plupart du temps, une fois remonté du fond, il poussait de grands cris. Le «sayyab»* tirait alors la corde (ayda) reliant  le plongeur au bateau et le débarrassait de sa nasse qu'il remontait sur le pont. Mais il arrivait parfois que mon père éclate de rire et plonge à nouveau. Tous alors, les plongeurs et ceux restés sur le bateau, se figeaient, retenant leur souffle, échangeant des regards où se lisait leur effarement devant tant d'obstination et d'allant.... Il soupira profondément, se souvenant encore, lorsque son père l'emmena pour la première fois avec lui à bord d'un bateau, comme garçon à tout faire (tabbab). Cette fois là, son père avait plongé comme à son habitude, mais on ne le revit plus. Les jours passant, la nouvelle se répandit que c'était une sirène qui s'était éprise de lui et l'avait gardé auprès d'elle. Un plongeur avait raconté qu'il l'avait vu dans un rêve. Il fixait du regard une huître énorme. Il ne la quittait plus des yeux, fasciné  et évoluait autour de celle-ci à en perdre la raison. Un devin fut consulté. Selon lui, il était toujours au fond à ramasser les précieux coquillages.

 

        Le souvenir de son père lui fit monter les larmes aux yeux. Il sentit ses jambes lourdes et s'assit. Sa tristesse fut plus grande encore au souvenir de sa mère. Elle lui avait fait jurer de ne plus approcher la mer. Il avait accepté malgré lui et s'était contenté de travailler chez un marchand de perles (taouach). Il se souvint encore du jour où il avait été congédié, accusé de vol et emprisonné trois années durant. Sa mère était restée seule face aux difficultés du quotidien, à l'austère solitude. Puis elle mourut. On murmure que la sirène, passionnément éprise de son mari et à cause de l'aversion qu'elle avait à entendre celui-ci prononcer son nom, décida de se venger. Elle lui lança un sort qui hâta sa mort puis elle priva de la vue son unique fils.

 

(2)

     Une voiture jaune passa rapidement laissant échapper derrière elle une épaisse fumée et projetant des cailloux. Elle le sortit de ses pensées. Il tourna la tête tandis que le chauffeur amenait la voiture devant la maison. Il descendit du véhicule, le salua d'une voix forte «hi baba» puis entra à son domicile et referma la porte derrière lui.

 

                                 Doha, décembre 1996

 

* sayyab : personne restant sur  le bateau et qui veille sur le plongeur. Le sayyab garde toujours fermement attachée à la main la corde (ayda) qui le relie à celui-ci.

 

 

 

jamalfayezstories@hotmail.com

 

Revised: 15/06/09 :ÂÎÜÑ ÊÍÏíË